Appel d’air (Partie 1)

Appel d'air

Catégorie : Littérature sentimentale

Auteur : Chiaramarino

Résumé : Une vieille dame aux prises avec le Vide à qui il finit par arriver de belles choses…

 

 

Appel d’air (Partie 1)

 

 

– Saute donc !
– Non ! Je veux te voir en face !
– Impossible, Joséphine : je suis à l’intérieur de toi…
– Je ne céderai pas ! Laisse-moi fermer cette fenêtre !
– Ah, tu le prends comme ça ?!
La fenêtre de l’appartement, sous le toit, s’ouvrit carrément en grand, comme poussée par une force invisible. Et le vent s’engouffra dans le salon. La vieille dame tint bon.
– Tu ne m’auras pas ! Je ne suis pas folle !
– Allons bon ! Tu n’es peut-être pas folle, mais tu es malade : ouvrir cette fenêtre en plein mois de janvier ! Ecoute-toi, Joséphine.
– Qui dois-je écouter ? L’autodestruction, ou ce qui me pousse à avancer coûte que coûte ?
– Et qu’est-ce qui te pousse à avancer ?
Le visage de Joséphine se décomposa.
– Je… je ne sais pas.
– Alors saute par cette maudite fenêtre ! Qu’on en finisse ! Tu n’en peux plus de la solitude, et moi, je peux t’accompagner.
– Accompagnée par le Vide ? Moi qui ai tant de mal à croire à la vie après la mort ? Certainement pas !
– Pourquoi as-tu ouvert cette fenêtre, alors ?
– Pour secouer ma nappe, rien de plus ! D’ailleurs, tu sais, même en étant seule, j’aime me cuisiner de bons petits plats… Ce boudin blanc de Rethel était excellent, par exemple. Et je l’ai acheté sur place ! Tu m’attaques alors que j’ai le ventre plein et que je me suis régalée, c’est un mauvais calcul…
– Je ne calcule rien, je te veux, un point c’est tout !
– Et qui veut de toi ? Que t’ai-je fait ? Tu n’es qu’un démon glacé, tu me dégoûtes, tiens !
– Tu as privilégié ta carrière à ta vie sentimentale. Mamy gâteau à la manque, qui n’a même pas eu d’enfant !
– Le minimum est que les hommes nous respectent, nous les femmes ! Et dire que j’étais enseignante de lettres classiques, ça fait peur à tout le monde. Si j’avais voulu, je serais partie en Grèce épouser un archéologue !
– Et pourquoi ne l’as-tu pas fait ?
– Je suis retournée en Grèce, il y a quelques années. Triste spectacle, après la crise de deux mil huit… C’était mieux avant.
– Quand un Grec pouvait t’entretenir ?
Joséphine s’empourpra, s’assit sur un fauteuil, se tenant la tête entre les mains.
– Mon Dieu, qu’ai-je engendré… murmura-t-elle. Il faut que je me débarrasse de ce démon…
Le vent souleva la nappe tombée à terre. Se reprenant, Joséphine la ramassa, et tâcha de la plier correctement. Enfin, elle lança :
– Mais fiche-moi la paix !
– Saute, ou ferme cette fenêtre.
– Eh bien soit !
Joséphine balança la nappe dans un mouvement d’humeur, et alla à la fenêtre. Elle dut se battre contre le vent, qui l’enserrait dans une vague de froid. Enfin, elle put la fermer, au prix d’un effort incommensurable, puis, gelée jusqu’aux os, Joséphine alla s’étendre sur le canapé. Elle grelottait, alors elle attrapa un plaid, s’y blottit.
– Mon Dieu Odette, que tu me manques… dit-elle d’une voix plaintive. Mais je ne suis pas sûre qu’on se retrouve, de l’autre côté…
L’évocation de sa sœur disparue lui faisait encore du mal, plus de six mois après. Odette s’était battue contre un cancer avec beaucoup de courage, mais il avait finalement eu raison d’elle. C’était la seule personne à qui Joséphine avait pu se confier, toute sa vie durant. Toute au passé, quelques larmes pointèrent.
– Que j’ai froid ! Je serais mieux en Grèce, ou en Italie, qu’ici à Reims !
Joséphine, de plus en plus, se sentait le cœur glacé. Et ses larmes lui semblèrent au moins aussi glacées. Enfin, elle alla pousser le chauffage, et fermer les volets alors qu’il était deux heures de l’après-midi, murmurant :
– Le Vide… le Vide… Contrer le Vide… Oh mon Dieu, que j’ai froid… Mon pauvre cœur…
Et elle tenta de se réchauffer dans son plaid, sur son canapé, resta longtemps ainsi, dans un demi-sommeil. Vers trois heures et demie, elle se leva pour prendre un livre, voulant faire quelque chose d’intelligent. L’après-midi passait peu à peu, mais Joséphine ne se réchauffait pas vraiment. En sortant, elle se rendit compte qu’il faisait plus chaud en ville, surtout avec son gros manteau. Joséphine était plutôt fine, et avait le goût du beau, à force de côtoyer les statues antiques, les œuvres de Michel-Ange… Elle aimait passer du temps à parfaire sa coiffure, domestiquer ses longs cheveux gris, ne sortait jamais sans être maquillée, même discrètement.
– Madame Barry ? s’étonna-t-on à la pharmacie. Vous n’avez pas l’air dans votre assiette !

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