D’un commun accord (Partie 1)

Catégorie : 

Science-fiction/Anticipation

Auteur : 

Chloé Garcia

Résumé :

Pour lutter contre les effets néfastes du réchauffement climatique, tous les États du monde se sont unis. Les cultures nationalistes, les différents langages et les traditions locales disparaissent au profit d’un objectif commun, d’un système mondial garant de la bonne santé de la planète. Tout a été harmonisé, jusqu’aux personnalités des individus. Bénédicte, une jeune adolescente qui se cherche, ne parvient pas à se fondre dans la masse. Accompagnée de sa vielle à roue fétiche, elle espère redonner vie aux musiques traditionnelles et trouver sa place dans un monde qu’elle ne comprend pas. Y parviendra-t-elle ?

D’un commun accord (Partie 1)

Je glissai délicatement la paume de ma main droite, et ressentis le doux contact du bois verni. Mon instrument constituait une extension de mon être, s’insinuait dans mon esprit, mon âme. Je m’évadais souvent à ses côtés sans que rien ne vienne perturber ces quelques instants de plénitude. Malgré mes problèmes de coordination, je progressais vite. Je travaillais dur pour que seul le plaisir subsiste, et que mes râles de mécontentement cessent.
— Mademoiselle Darieu, jouer de la musique est une chose sérieuse. Cessez donc de gigoter et de sourire ainsi.
Ma joie retomba, et mes doigts perdirent de leur énergie. Je lâchai mon instrument et croisai les bras, furieuse. Je jetai un regard noir à ma professeure et repris mes exercices. Le coup de huit n’avait rien d’évident et demandait de la souplesse au niveau du poignet. Je m’acharnais depuis le mois dernier sans grand succès, bien que je sente des améliorations.
Cependant, la technique seule ne comptait pas. À trop vouloir réfléchir, j’avais compris que l’on en oubliait l’essentiel, l’essence même de la musique, celle qui vous donnait des frissons, qui vous apaisait, vous revivifiait.
Je ne connaissais personne qui partage mes réflexions, et me sentais souvent seule, même lors des nombreux concerts sur lesquels je m’engageais avec mon groupe de commune-musique. Les chansons que nous étions autorisés à jouer m’insupportaient. Le commun-médiéval, le commun-classique, le commun-folklorique… Je trouvais ces genres fades, peu dansants.
— Vous me travaillerez le morceau numéro sept du répertoire commun-médiéval pour lundi, nous dit la professeure en nous souhaitant une bonne fin de journée.
Je me levai, et pris le temps de ranger soigneusement ma vielle à roue dans sa sacoche. Je saluai rapidement quelques connaissances et ne tardai pas à me faufiler dehors. J’avais besoin de respirer.
Le soleil nous inondait de ses rayons, me réchauffait, et un sourire s’épanouit sur mes lèvres. J’adorais les couleurs des maisons du vieux centre de Nice. Ce rouge foncé, ces jaunes fascinants, ces peintures vives qui me remontaient le moral à chaque fois que mes yeux se posaient sur elles. La reconstruction des parties côtières de la ville avait pris du temps. Étrangement, le vieux centre avait bien tenu, grâce à des bâches révolutionnaires qui s’étaient étendues au-dessus de la ville, aux dires de mon grand-père, dont le propre grand-père avait assisté à la scène. J’habitais parmi ces rues bondées, ces passages étroits et escarpés, que je connaissais par cœur. Je m’amusais régulièrement à rechercher de nouveaux raccourcis et me faufilais partout où ma taille le permettait.
Un bruit rauque me ramena à la réalité. Mon estomac gargouillait. Instinctivement, je commençai à m’intéresser aux étals qui s’étendaient sur les côtés, appréciant les filets d’odeur qui s’échappaient des boutiques, ou les belles assiettes qui sortaient des restaurants ouverts depuis peu. Les menus proposés ne me donnèrent pas spécialement envie. Les commun-plats n’avaient plus de secret pour personne ; je les avais tous essayés et commençais à m’en lasser.
Le cours d’Histoire de la veille me revint en mémoire. Notre professeur nous avait expliqué qu’à l’ère Dégénérescente, chaque région, voire département ou ville, possédait ses propres plats typiques. Sec… Coc… Cas… Soc… Socca ! Je me demandais quel goût pouvait avoir la socca. L’eau m’en monta à la bouche.
Notre nouvelle époque, commencée en l’an 2100, avait débuté dans la souffrance. La montée des eaux avait saccagé les côtes, les dernières gouttes d’essence avaient été âprement disputées et avaient causé de nombreuses batailles dans les rues, la démographie avait battu des records quand la planète ne pouvait plus fournir assez de nourriture, et le climat avait joué aux dés, amenant catastrophes sur cataclysmes, inondations puis tornades, ou tremblements de terre. Les pays de l’Ancienne Europe avaient décidé de s’associer afin de faire front commun. Quelques années plus tard, de peur que ce mouvement ne se démonte, et que les différents peuples ne se désunissent, des politiques de commune-culture avaient commencé à pleuvoir, obligeant chaque personne à se fondre dans la masse.
Bien que je sois née dans cette atmosphère aux lois et concepts bien établis, je ressentais comme un vide à l’intérieur. Les gens que j’observais ne semblaient pas heureux, ne riaient jamais fort, se montraient toujours altruistes, n’insultaient personne et se soumettaient facilement à toutes les communes-mesures qui passaient. J’avais la sensation qu’ils manquaient de vie, que leur destin était déjà tout tracé, et qu’aucune surprise ne viendrait perturber leur quotidien. Je songeai à mon grand-père, qui avait connu les régions identitaires, et qui paraissait ravi de ces changements.
Plus je grandissais, plus mon caractère rebelle m’éloignait des autres.

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