La dame d’Amsterdam ou le restaurant (Partie 1)

Catégorie :

Littérature sentimentale

Auteur :

Ericlelab

Résumé :

Un couple dîne dans un restaurant d’Amsterdam. L’homme qui s’ennuie un peu observe discrètement une femme qui dîne seule.

La dame d’Amsterdam ou le restaurant (Partie 1)

On dîne tôt à Amsterdam. Même un soir de réveillon de fin d’année. Le restaurant indonésien que nous avions choisi était presque comble bien qu’il ne fût que dix-neuf heures. Beaucoup de touristes, évidemment. L’ambiance y était normalement agitée, sans effervescence particulière. Le décor était soigné, sobre, sans artifice de mauvais goût.
Les tables en bois verni étaient disposées en trois rangées régulières, espacées par des allées suffisamment larges pour que deux personnes emmitouflées puissent s’y croiser sans trop se gêner, laissant ainsi le loisir à certains d’esquisser un mouvement qui leur permettrait de légèrement s’effacer devant certaines. Juste ce qu’il faut. Quelques photos de superbes paysages d’Asie dans leur cadre en bois, décoraient le mur droit de la salle, alors que le mur gauche supportait des miroirs qui donnaient une dimension supplémentaire à cet endroit. Le bar, au fond de la salle, également en bois verni, paraissait dominer l’ensemble de la salle chaude et causante. Le serveur nous indiqua une table pour deux, presque au milieu de la salle, qui nous convenait parfaitement. En attendant qu’on nous apporte les menus et après un moment de soulagement dû à la douce fatigue de cette journée de visite, on observait, ma femme et moi, les allées et venues des serveurs tenant des plats et des assiettes que nous regardions avec curiosité et envie, nous étions silencieux, dans un silence apaisant que nous partagions avec plaisir.
Elle est arrivée alors que je balayais la salle du regard. Un serveur lui indiqua une table et elle s’est installée presqu’au fond de la salle, à côté des miroirs. Elle était seule. Je le remarquai immédiatement. Elle déposa son manteau et s’assit tranquillement, regardant les clients sans intérêt manifeste, sans s’attarder sur aucun d’entre nous ; elle attendait qu’on lui apporte la carte des menus. Elle avait peut-être quarante-cinq ans, peut-être un peu plus, peu importait, mais pourquoi était-elle seule, ici, à Amsterdam, un soir de réveillon ?
On nous apporta notre commande, ces plats indonésiens fameux et épicés, et le vin. Dans les moments de conversation du début de notre repas, je ne pouvais m’empêcher de la regarder, j’essayais de le faire avec discrétion, mettant à profit les intervalles de silence. Elle mangeait tranquillement, sans geste ou attitude ostentatoires ou superflus. Des cheveux auburn mi-longs et un visage serein. Elle portait une robe noire élégante, légèrement échancrée à la naissance de la poitrine et une légère étole en soie jaune et orange sur les épaules.
Pourquoi seule et pourquoi cette question m’intéressait-elle autant ? Bien sûr, elle avait du charme. Mieux, elle était le charme de toutes les femmes à cet instant présent et très précis de mon existence. Alors ? Ne la connaissant évidemment pas, je me plaisais donc à lui inventer une histoire qui lui conviendrait et que j’aimerais. Je lui inventerais son histoire pour qu’elle m’appartienne, ne serait-ce que quelques instants.
Et si elle devait rejoindre quelqu’un ? De toute évidence, un homme. Mari ? Amant ?
Elle a souvent dû être amoureuse. Avec passion. Toujours. Elle a donc connu beaucoup d’amour et beaucoup d’amours. Imprégné de la richesse historique de cette ville, je la voyais exercer un métier lié à l’art. Avait-elle une galerie de peinture ? L’idée qu’elle se trouvait seule au restaurant ce soir précis pour des motifs professionnels ne me séduisait pas. Non, elle aimait la peinture, c’était un fait acquis. Elle savait depuis fort longtemps que l’art est fait pour rendre les gens heureux et se demandait en flânant le long des canaux encore et pourquoi Van Gogh l’était si peu. Elle aimait tant son tableau de paysage d’hiver avec une pâle lumière dans une peinture si profonde, si épaisse avec un calme apaisant ; on pouvait presque en entendre les corbeaux qui seraient plus tard de si mauvais symboles, sinistres et bruyants. Elle recréait pour elle-même les coups de couteaux appliqués, les traces de spatules talentueuses qui donnaient une réelle épaisseur à l’œuvre.

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