La fin du dimanche après-midi (Partie 3)

Catégorie :

Littérature sentimentale

Auteur :

Ericlelab

Résumé :

Une jeune fille s’ennuie un peu mais quelque chose d’immense résonne en elle : l’espoir du bonheur.

La fin du dimanche après-midi (Partie 3)

Elle était en face d’elle-même comme deux miroirs l’un en face de l’autre, elle sentait le vertige de cet abîme. Elle savait, elle devinait qu’elle serait souvent dans cette situation, il fallait qu’elle sache, qu’elle apprenne à en faire quelque chose. Voilà pourquoi cela ne lui déplaisait pas. Elle cherchait, elle scrutait, elle sondait les différents étages de sa pensée. Il fallait qu’elle s’y habitue car elle était persuadée qu’elle y aurait souvent recours. Elle avait raison.

Elle savait aussi que pour avancer, elle aurait besoin d’être exaltée, enthousiaste parce qu’on n’a qu’une vie. Ce fait lui avait été révélé quand elle avait cinq ans, au printemps. Elle avait vu un oisillon mort et elle en avait été inconsolable pendant plusieurs jours. Elle s’était demandée longtemps pourquoi l’animal n’avait pas eu de deuxième chance. Et elle savait que pour elle et les gens qu’elle aimait, il en serait un jour ainsi. Mais elle n’arrivait pas à s’y résoudre.

Elle savait qu’elle aurait à se replonger dans ce moment quand elle serait en Australie. Elle venait de décider à l’instant qu’elle aurait envie de vivre en Australie. Parce que c’est loin, parce que c’est inconnu, parce que c’est autre. Ce moment, elle s’en rappellera toujours. Le jour qui décline petit à petit, dans sa fadeur, dans le doux ennui de ce petit village, de ce dimanche insipide : elle voulait le soleil aveuglant, elle voulait des couleurs vives, chaudes, de l’océan, elle voulait être portée par une grande destinée, l’envie d’aller vivre en Australie était donc une bonne entrée. C’était une façon de se donner de l’envergure. Elle sentait en elle ce besoin de se rassurer et de se donner des espérances, surtout les plus folles, avoir la saine ambition d’avancer, toujours avancer, ne pas stagner, ne pas se figer. Voilà en fait ce qu’elle venait de décider.

Elle ne savait plus trop ce qu’elle apercevait par la fenêtre de sa chambre. Elle regardait ce doux paysage trop connu avec tendresse, presque de la pitié. Mais sans rancœur, sans dégoût, sans énervement. Le petit bois et le mur de pierres joliment éboulé seront toujours là pour la rassurer, pour qu’elle se rappelle toujours l’enfant qu’elle a été et l’adolescente qu’elle est. Ils seront les témoins silencieux de ses pensées les plus intimes. Elle viendrait y humer l’odeur de la campagne l’été ou marcher dans la neige l’hiver à ses retours d’Australie. Autant d’amour autour d’elle la poussait à ne pas vouloir une vie trop décidée par le manque d’initiative ou pire encore par convenance. Elle serait une personne importante dans ses décisions et ses mouvements de vie, dans ses choix. Elle en avait le talent, la force viendrait petit à petit.

Elle allait être exigeante avec la vie, elle allait lui en demander plus. Plus que quoi ? Plus que qui ? À quoi ne se résoudrait-elle jamais ? À se tromper de vie, bien sûr. Elle avait de grandes espérances : et si elle était déçue ? L’effleurement de cette idée lui mit immédiatement un point dur en haut de l’estomac, pour soulager cette gêne, cette presque douleur avant qu’elle ne s’installe et irradie, elle pensa immédiatement à l’Australie et sa lumière, ses espaces, son océan, ses villes, son éloignement. Un éloignement pour peut-être mieux revenir, elle s’en doutait un peu. Revenir mais différemment, plus complète, plus accomplie si tant est qu’on puisse y parvenir un jour. Elle aurait au moins le talent d’essayer.

Elle n’aimait plus les grasses matinées à la maison comme autrefois. Il fallait qu’elle se lève. Quelque chose l’impatientait. Il lui fallait un destin. Elle s’appliquerait à se construire, à refuser l’attendu, le convenu, la vie sans relief. Elle voulait pour elle quelque chose de grand, non par bravade ou instinct de supériorité ou mauvaise fierté, ce n’était pas ça du tout. Mais elle ne se voyait pas dans un devenir tout tracé qui l’amènerait à rencontrer et fonder une famille avec un de ces garçons du village qui au demeurant serait aimant et un peu choyé mais pas aimé et qui l’amènerait doucement mais inexorablement vers un doux détachement, annonciateur d’indifférence et révélateur d’une vie qui n’est pas ce qu’elle aurait dû être. Une vie toute tracée avant d’avoir vécu ? Une vie prévisible, sans relief particulier, un pseudo-bonheur qui serait plutôt une façon d’avancer sans créer, sans se réaliser. Sans le savoir complètement, elle refusait ça au plus profond d’elle-même.

Elle savait pertinemment que le chemin ne serait pas facile, qu’il lui faudrait du courage et du talent. Elle en avait, même sans le soupçonner. Elle aurait des chagrins à surmonter, des déceptions à effacer, des erreurs à assumer mais elle avancerait. Toujours. Et elle trouverait le bonheur. Elle voulait donner ce sens à sa vie : le goût du Bonheur. Une vie remplie. Remplie de bonheurs.Voilà la décision qu’elle a prise ce dimanche-là, à ce moment précis. Sans même s’en rendre compte.

FIN

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