La porte magique

La porte magique

Catégorie : Fantastique/Merveilleux

Auteur : Saxof

Résumé : Une porte est pourvue de la parole, de la pensée et d’empathie…

 

 

La porte magique

Monsieur Polutri m’a offert une superbe porte lorsque j’ai guéri son fils d’une mauvaise maladie.

« C’est pour vous, Docteur, elle vous sera d’une grande aide… Elle pense ! », me dit-il d’un air facétieux en me montrant une porte épaisse taillée dans un bel acajou rouge et dont l’imposte est rehaussée de bois d’ébène. Elle possède une grosse serrure ciselée, dentelée, digne d’un énorme grimoire avec une poignée noire, souple et ferme qui serre la main.

Mise en place, elle fit son effet auprès de mes patients.

Une plainte à l’ouverture et à la fermeture m’avait obligé à appeler mon voisin serrurier qui ne trouva rien de catastrophique… « C’est une porte magique ! », me dit-il en riant.  Il avait vu juste.

Vous devez vous demander si j’ai réussi à avoir une vraie conversation avec elle. Non, car elle pense, mais n’émet pas plus de deux mots : « aïe » et « ouille » dans des tessitures différentes.

J’ai cherché à la comprendre en l’auscultant du mieux possible et en écoutant ce que je prenais pour des plaintes douloureuses jusqu’à ce que je la soupçonne d’être un véritable trésor.
Je ne reçois pas sur rendez-vous et ne sais jamais ce qui m’attend dans la salle d’attente. Je réfléchissais à une secrétaire qui pourrait filtrer les arrivées.

Mais cette porte m’a compris à défaut de la comprendre, et elle est devenue ma complice.

Lorsqu’un patient l’ouvre, elle me le signale. Et plus que ça encore…
À l’arrivée d’une femme, elle dit « aïe » , et à celui d’un homme, c’est « ouille ».
Mais ce n’est pas aussi simpliste que cela paraît, cette porte pense et réagit en conséquence.

Lorsqu’une femme ouvre la porte, c’est bien un « aïe » qu’elle émet, de plus en plus aigu en fonction de l’âge de la personne et plus ou moins long si le diagnostic est grave ou pas.
Quand madame Salier qui a 88 ans vient, pour un oui ou un non, juste à cause de sa solitude, la porte émet un « aïe » rapide et très grave.
De même, lorsque Léon vient me voir pour des ordonnances de complaisance que je lui refuse. Il a un poil dans la main, se plaint sans cesse pour tout et porte toujours une veste jaune tricotée par sa mère. La porte pousse un « ouille » rapide et semi-grave, il a cinquante-trois ans.
Mais j’ai sauvé une enfant atteinte de trachéite lorsque parti en déplacement, ma femme a entendu la porte émettre un « aïe » très aigu et très très long. Elle est allée voir et m’a appelé. L’enfant a été sauvée grâce au profond jugement de la porte.
Quand Adèle, dix-neuf ans, est venue pour obtenir la pilule du lendemain à cause d’une nuit trop arrosée avec des amis, la porte a émis un « aïe » chantant et bien long comme la mélopée d’une soprane. Je me suis précipité pour la recevoir avant qu’elle ne se sauve trouvant ridicule de s’adresser à moi.
Il y a eu aussi ce jeune garçon du chantier d’à côté qui s’est coupé la main très profondément, le « ouille » de la porte a été plaintif et très long en do mineur.

En dehors de mes patients, elle n’émet rien pour la famille sauf si un signe est nécessaire.
Comme j’aime écrire des nouvelles, des poèmes, elle me secoue d’un « ouille » impératif qui signifie « couille ou coquille » afin de modifier certaines erreurs.

Avec ce qu’elle me fait vivre, j’ai de quoi alimenter un roman.

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