Auteur : Chiaramarino
Résumé : Un ange gardien menace de faire un burn-out…
L’auréole, 1° partie
5 novembre 2014
Ce n’est pas possible. Cette femme va me rendre cinglé. C’est le troisième accident de voiture qu’elle me fait en deux mois. Et cette fois, je n’ai pu éviter les dégâts collatéraux. Sa voiture est à la casse, elle porte une minerve et s’est luxé une épaule. Naturellement, son mari est furieux. C’est vrai : elle conduit trop vite. Je devrais agir sur les causes, mais c’est une vraie blonde, avec peu de neurones et de synapses. Je ne sais plus comment m’y prendre. C’est une surveillance de tous les instants, je n’en peux plus. Encore heureux que les antidouleurs lui permettent de dormir : comme ça, je peux profiter de la nuit pour me reposer un peu, ou en parler à mes collègues. Mais le Ciel est souvent vide… Plus il y a d’humains sur la planète, et plus il y a besoin d’anges gardiens : c’est mathématique. Et celle dont je m’occupe n’a pas cinquante ans. Le but est de l’aider à vivre, mais être tout le temps sur le pont, c’est trop dur. En plus, on m’a collé une insomniaque. J’ai été bien inspiré de lui instiller l’amour des livres. Quand elle lit, rien ne peut arriver… si ce n’est de brûler le dîner. C’est une passion, chez elle. Les livres, pas la nourriture… Pour moi, que faire ? Tant qu’elle ne fiche pas le feu à son appartement… Mais non, il faut tout envisager. Cette femme, c’est madame Catastrophe. Il faut que j’en aie le cœur net.8 novembre.
Pas de catastrophe, l’autre jour. Ouf ! De toute façon, Vanessa est en arrêt maladie, puisqu’elle a toujours sa minerve et ses douleurs dans l’épaule. Elle ne peut pas conduire et tout est compliqué. Mais n’allez pas croire que j’ai du répit pour autant. C’est qu’elle a mauvais caractère. Moi qui croyais qu’elle resterait tranquille, je me suis trompé. Il est vrai que c’est la première fois qu’elle est blessée. Et elle se plaint qu’elle a mal partout… et que, aujourd’hui jour de shopping, elle ne peut pas sortir.
J’ai parlé avec le collègue qui s’occupe de son mari, hier. Il dit qu’il faudrait qu’on empêche Vanessa de conduire. Il épouse complètement les vues de son client. Il me parle d’assurances, de malus, d’argent. Il me semble que je suis plus détaché de ma cliente, moi. Est-ce un bien, un mal ? Ça n’empêche que je la connais, ma Vanessa. Elle ne supportera jamais qu’on l’empêche de conduire. C’est juste qu’elle va trop vite. Elle est toujours pressée. Ce sont des maux très modernes. Mais l’argent… De toute façon, elle est fonctionnaire. C’est son mari, qui est davantage sur la branche, en tant que commercial. Mais leurs deux enfants sont assez heureux, moi, c’est cela, que je regarde. Est-ce que je prends mon emploi trop à cœur ? Un ange gardien peut travailler sur deux personnes à la fois, mais avec Vanessa, j’ai eu vite fait de comprendre. Il lui en faut un pour elle toute seule… Il y a vraiment des moments où elle me flanque la trouille. Il faut que je sois fort.
10 novembre
Vanessa est toujours en arrêt maladie. Sa fille, qui a seize ans, en profite. Vanessa lui fait ses devoirs de français. Je sais, à la décharge de ma cliente, qu’elle est bonne pédagogue. Pas méchante. Juste écervelée. Une blonde, en somme.
Aujourd’hui a été assez calme, Vanessa a beaucoup lu, et contacté son remplaçant au lycée où elle travaille habituellement. Elle reprendra lundi prochain. Et il faut, d’ici là, que je me débrouille pour qu’elle ne se prenne plus pour Fangio. Le week-end dernier, son mari a racheté une voiture. Comme tous les hommes, il aime les grosses cylindrées avec des chevaux sous le capot. Vanessa a râlé, elle en aurait voulu une petite plus maniable. « On verra ça quand tu te seras calmée », lui a rétorqué son mari, devant leurs enfants. Le plus jeune, qui a onze ans, a ricané. Ça a horriblement vexé ma cliente. Elle n’a pas répondu. J’ai un peu accentué la douleur dans le cou et l’épaule, pour suggérer de prendre de l’antidouleur. Ça a fonctionné, et j’ose espérer qu’elle va dormir…

12 novembre
Nom de Satan ! Vanessa a été odieuse, hier. C’était férié en France, alors ils sont restés entre eux, une visite à ses parents à elle. Les enfants étaient ravis, ça les a changé des jérémiades et des disputes chez eux. Ils sont restés dehors à jouer au ballon, pendant que le père de Vanessa l’enguirlandait pour sa conduite trop sportive. Elle s’est rebellée, bien sûr. Son mari faisait chorus, et la mère de Vanessa a tenté infructueusement de faire le tampon. En rentrant, Vanessa a été d’une humeur massacrante. J’ai bien cru que j’allais devenir fou. Je suis allé voir Gabriel.
– Ecoute, ce n’est plus possible, lui ai-je dit, cette Vanessa Bogue me rend complètement dingue !
– Comment tu dis ?
Gabriel n’avait pas l’air étonné. Il m’a regardé, et a bien vu que ça n’allait pas, que j’étais à cran.
– Vanessa Bogue, ai-je répété.
– Vanessa Bogue… Ce nom me dit quelque chose… Voyons, que je me souvienne…
Et il a réfléchi bien cinq minutes, sans rien dire.