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Le bal des Tulipe (Partie 1)

Catégorie :

Littérature sentimentale

Auteur :

Flora Lune

Résumé : À force de lire « Siméon le papillon » à mon fils, j’ai moi aussi eu envie de créer mon propre bal des Tulipe(s)… 😉

Le bal des Tulipe (Partie 1)

– Emma ?
– Présente !
– Sophie ?
– Présente !
– Manaé ?

Pas de réponse.

– Manaé ?

De part et d’autre de la salle d’étude, des rires discrets se firent entendre.

– Monsieur Guichard, Manaé s’est endormie !

Surpris, le maître leva le nez de sa feuille d’appel et porta son attention sur Manaé. En effet, la jeune fille s’était assoupie, la joue posée sur son bras gauche tendu devant elle, ses cheveux châtain éparpillés sur ses épaules. Voilà qui était inhabituel. Si Manaé n’était pas sa meilleure élève, elle était, de loin, la plus enjouée et la plus énergique. Même enrhumée ou grippée, jamais elle ne perdait son punch et son beau sourire. Pendant un instant, Monsieur Guichard s’inquiéta.

–Manaé ? Manaé, tout va bien ?

Au quatrième appel de son nom, la jeune fille, dans un sursaut, se redressa enfin.

–Hein ? Oui, oui, présente !

Prise en flagrant délit de somnolence, elle offrit au maître son sourire le plus éclatant, mais le charme ne prit pas – ou du moins, Monsieur Guichard n’en laissa-t-il rien paraître.

–Toi, tu es encore restée debout après le couvre-feu. J’ai raison ?

Honteuse, Manaé baissa la tête. En balayant la salle du regard, Monsieur Guichard s’aperçut que Manaé était loin d’être la seule élève plus fatiguée que la normale. Des cernes creusaient les yeux de Julie, Valentine avait les traits tirés, et les cheveux de Sandra, d’habitude lissés avec soin, volaient en tous sens, comme si elle avait manqué de temps pour les coiffer. Le maître soupira.

–Les enfants, le couvre-feu n’est pas là pour vous embêter ! À votre âge, vous avez besoin de dormir pour être en forme et bien retenir vos leçons. Si vous tenez vraiment à vous coucher plus tard, d’accord : vous aurez de plus gros devoirs à faire, histoire de vous occuper à quelque chose d’utile. C’est compris ?
–Oui Monsieur Guichard !
–Manaé ?

Pas de réponse. Manaé s’était de nouveau assoupie. Le maître rendit les armes.

–Que quelqu’un la ramène au dortoir, lâcha-t-il.

Le reste du cours se déroula normalement. Craignant sans doute une punition, les autres filles participèrent avec une attention redoublée, et les plus âgées se montrèrent pleines de sollicitude envers les plus jeunes.

Voilà de nombreuses années que Monsieur Guichard dirigeait avec passion cet internat destiné aux jeunes filles perdues. Tout avait commencé un soir d’octobre avec Chloé. Alors qu’il terminait une marche digestive plus longue que de coutume, Monsieur Guichard, que l’on appelait encore Simon, avait été alerté par des cris provenant d’un parc. Et là, posée au pied d’un arbre, il l’avait trouvée. Âgée de quelques jours à peine, chaudement emmaillotée et bien visible depuis l’extérieur, comme si sa mère avait souhaité lui laisser une dernière chance. Simon, qui n’avait encore jamais connu l’amour, était devenu père ce soir-là.

Par la suite, arrivèrent Anne, Joséphine, Marie-Louise, Camille, Adeline… Enfants non voulues, abandonnées à la naissance, ou condamnées à la mendicité. Le destin les avait mises sur la route de Monsieur Guichard dans un laps de temps si réduit que, bien vite, il avait dû songer à un meilleur lieu d’accueil. Ainsi, s’était construite une petite communauté que l’homme faisait vivre avec ses petits moyens et ce, dans un but unique : offrir à ces âmes perdues tous les moyens nécessaires pour s’en sortir dans la vie. Le pensionnat était vétuste, protégeait mal des nuisances sonores et des écarts de température, et ses filles se repassaient leurs fripes entre elles ; mais elles avaient un toit, une instruction, des soins, et des repas chauds tous les jours. À ses yeux, cela valait amplement la peinture des murs qui s’écaillait, ses propres guenilles, et les heures passées à réparer le toit, les fenêtres, ou les fuites dans la chaudière.

De plus, une bonne partie des pensionnaires de la génération de Chloé étaient restées pour l’assister : Laure et Pauline géraient la cantine, Théodora officiait en tant qu’infirmière, et Chloé elle-même se dévouait corps et âme aux filles de moins de six ans. Quant aux autres, lorsqu’elles trouvaient un travail stable ou un époux suffisamment aisé, elles donnaient de bon cœur une partie de leurs revenus pour améliorer le quotidien des nouvelles pensionnaires.

Enfin, bien que Monsieur Guichard eût essayé de rester discret concernant son œuvre, il n’avait pas pu empêcher une certaine réputation de se créer autour de lui. Ainsi, parmi ses plus récentes pensionnaires, on trouvait des fugitives échappant à la violence domestique, et parfois, des parents venaient d’eux-mêmes lui confier une de leurs filles en bas âge qu’ils ne pouvaient ou ne voulaient pas éduquer. Songeant au sort qui attendait la pauvre enfant s’il ne la prenait pas en charge, il acceptait sans cacher sa colère, et non sans une longue discussion avec les parents, sa plus belle victoire étant de les faire revenir sur leur décision.

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