Le parc Kampa (Partie 2)

Catégorie :

Littérature sentimentale

Auteur :

Ericlelab

Résumé :

Un promeneur flâne au parc Kampa de Prague. Il aperçoit un vieil homme assoupi sur un banc.

Le parc Kampa (Partie 2)

Un monsieur âgé somnolait sur un banc, un livre ouvert à ses côtés. J’étais trop loin pour voir le titre du livre, alors je me suis rapproché tranquillement. Il était la tête de côté, il semblait sourire un peu. La main qui ne tenait plus le livre était relâchée, l’autre bras lui servant un peu comme un oreiller sur l’accoudoir du banc. Sa respiration tranquille me tranquillisa elle aussi, il s’assoupissait. Je jetai un coup d’œil pour savoir ce qu’il lisait (dis-moi qui tu lis je te dirai qui tu es ?) mais écrit en tchèque, cela ne m’aurait pas forcément apporté grand-chose. Il était assoupi, de quoi était-il fatigué ? Quel poids de fatigue, de souvenirs l’avait épuisé ?
Alors, je suis parti à la rencontre de ce qu’il pouvait être.
Quand il était petit, il adorait certainement la musique, il aimait la fanfare de son quartier, Vyserhad sur la rive droite de la Vltava. Il aurait voulu être violoniste et chef d’orchestre, pourquoi pas ? Il aurait dirigé l’orchestre en habit, il aimerait ses musiciens et les plus beaux concerts seraient longuement applaudis, il en serait ému et fier. Mais la petite blanchisserie de ses parents n’avait pas permis ces études trop coûteuses. Et puis, il était l’aîné des cinq enfants, après lui étaient deux sœurs et puis encore après deux frères. Donc, pas de conservatoire. Il le savait, il n’avait même pas demandé ; il s’y était résigné, première blessure. La guerre est arrivée l’année de ses huit ans. Son enfance s’est arrêtée le jour où les troupes nazies ont défilé dans Prague. Dès lors, ce ne fut que restrictions, humiliations, peurs, douleurs, souffrances. Il avait vu ses voisins juifs emmenés et ne jamais revenir et d’autres aussi, il avait vu des exécutions de civils de sang-froid après l’assassinat d’Heydrich, il avait souffert de la faim, comme ses frères et sœurs, comme ses parents, comme pratiquement tous dans la ville souillée. Toutes ces années d’occupation le hantaient chaque jour. Le Malheur s’était abattu sur l’âme de la ville, il avait volé les illusions et le bonheur du petit garçon, mais heureusement pour lui, pas sa vie. Aux jours de froid succédaient les jours de faim, aux moments de peur succédaient les moments de colère, aux instants de résignation succédaient les instants d’humiliation, aux périodes de souffrance succédaient les périodes de chagrin, à l’abattement succédait le désespoir.
Les années qui ont suivi ont été imprégnées d’une froide monotonie, grise et sans relief. Un peu comme sa vie. La fin de la guerre puis une chape de plomb sur le pays entier. Il avait encore subi, jamais, il n’avait pu s’exprimer, laisser libre cours à ses envies, ses talents… Comme son pays. Il avait succédé sans joie à son père à la blanchisserie, ses frères et sœurs éparpillés un peu partout, ils ne se voyaient pratiquement plus si ce n’était à un mariage ou un enterrement. Il s’était marié, lui aussi, plus par besoin de compagnie que par véritable amour. Puis, sa femme est morte. Il est resté seul. Il avait un garçon, lui-même marié et père mais le petit appartement qu’il louait ne lui permettait pas de recevoir son fils et sa famille avec confort ; ils se voyaient donc peu. Il était seul.
Mais dans sa somnolence, il avait rejoint le petit garçon chef d’orchestre, ainsi quelque chose d’heureux vivait et riait en lui.

FIN

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