Sorcière ? (Partie 1)

Sorcière

Catégorie : Fantastique/Merveilleux

Auteur : Chiaramarino

Résumé : Quels pouvoirs a la jolie Emma, dans ce monde médiéval ?

 

 

Sorcière ? (Partie 1)

 

 

J’ai résisté à tout. Et maintenant, je suis plus forte que tous ces petits imbéciles qui se croient élus de Dieu. Ils pourriront en Enfer, et je ferai abréger leurs vies autant que cela sera en mon pouvoir.
Je m’appelle Emma et j’ai eu le malheur de naître dans une famille pauvre, avec un vilain grain de beauté sur un sourcil. Il paraît qu’on n’a toujours vu que ça, sur moi. Alors on dit que je suis laide, et pourtant je ne crois pas être aussi mal tournée qu’on le prétend. J’ai la taille fine et des attraits que les hommes regardent – n’était ce fichu grain de beauté proéminent. On m’a culbutée plus d’une fois. Ça leur a donné des maladies. Mais c’était eux qui puaient, qui ne connaissaient pas l’eau. J’aimais à me baigner nue dans la rivière. Ou était-ce cette eau qui produisait des miasmes ? Je ne sais pas. Je n’étais pas instruite, je compensais en râlant. On prétendait que j’étais invivable. À l’âge où mon père a voulu me marier, j’ai renâclé. Quel intérêt ? Mon grain de beauté disgracieux tenait les maris éventuels à distance. De plus, je m’entendais bien avec la vieille Clotilde, la rebouteuse du village. Elle disait s’y connaître en magie. Comme on me rejetait, soit pour mon physique, soit pour mon verbe haut, et que je préférais l’indépendance, Clotilde m’a dit que je ferais mieux de partir, de faire des études. Elle avait une petite bourse pour moi, alors j’ai accepté et j’ai pris la fuite, une nuit, vêtue d’une robe du dimanche. J’avais une quinzaine d’années, je crois. Cette nuit-là, la lune était rousse, alors on a prétendu que le Diable m’avait enlevée. Cela ferait mon affaire.
Sur la recommandation de Clotilde, je suis allée voir l’évêque de Tours, la grande ville la plus proche, pour remettre mon sort entre ses mains.
– Je veux être éduquée, lui ai-je dit. Je ne sais ni lire ni écrire, mais je voudrais un bon emploi.
– Vous ? Une paysanne aussi… enfin bon. Mais vous avez de l’argent ?
Naïvement, je répondis :
– La Clotilde m’en a donné.
J’aurais dû voir le frisson sur son échine. Mais j’étais très sûre de moi. J’ai tendu la petite bourse, et l’évêque m’a prise par la main.
– Venez vous reposer.
En fait de repos, il m’a culbutée comme les autres, non sans me traiter de diablesse. Mon grain de beauté, ai-je supposé. J’ai compris plus tard que, pour les hommes, les femmes sont semblables à des bêtes, qu’elles n’ont pas d’âme. Malgré tout, cet évêque ne semblait pas mauvais homme. Il m’a appris à lire, écrire et compter, et a décelé en moi des possibilités, alors il m’a appris le latin et la philosophie qu’il savait. Il y avait bien la bourse, mais je l’ai payé au lit, de temps en temps, et surtout en lui faisant le ménage. Mon village me manquait, mais je ne regrettais rien.
Le latin que l’évêque m’apprenait me servait à nommer les herbes dont Clotilde m’avait appris l’usage. Dès que je le pouvais, le dimanche, je filais dans les alentours immédiats de la ville, pour faire mes propres décoctions.
La nuit, quand l’évêque dormait, j’allais quelquefois fouiller dans ses livres. J’étais très curieuse, une soif d’apprendre, en fait. Quand l’évêque a estimé qu’il m’avait tout appris, il m’a envoyée chercher fortune ailleurs. À mon grand étonnement, il m’a rendu la bourse que je lui avais donnée trois ans plus tôt. Du bout des doigts. Je n’ai pas compris. Et il m’a souhaité bonne chance.
En me rendant au château, je me posais mille questions. J’espérais que le seigneur de Tours ne m’accueillerait pas trop mal. Mais on m’a traitée comme une prostituée. Puis j’ai vu les gens me fuir, sur le chemin. Qu’avais-je donc ? Enfin, un homme a daigné s’approcher de moi.
– Que faites-vous ici, seule, madame ?
– Mais… je viens proposer mes services au château. Ou à qui en voudra. Je sais lire, écrire et compter.
– Attendez…
L’homme m’a menée à part, et m’a parlé à l’oreille.
– Que faites-vous, seule et enceinte ?
Je suis tombée des nues.
– Enceinte ?
– Je suis le médecin de la cour. Le seigneur ne voudra jamais d’une fille-mère.
J’ai dû m’asseoir. Le choc. Le père ne pouvait être que l’évêque. J’ai respiré un bon coup, puis :
– Je connais des plantes abortives.
– Ne faites pas ça ! C’est très dangereux. Vous pourriez y laisser la vie.
– Mais alors…
J’ ai alors compris que je ne savais rien. J’étais dans la parfaite ignorance de certaines choses féminines. J’ai fondu en larmes. Alors, pour la première fois de ma vie, quelqu’un m’a prise doucement dans ses bras. Le médecin de la cour m’a emmenée dans une petite maison, pas très loin de là. Il m’a confiée à sa femme, qui était éclairée comme lui. Celle-ci m’a fait parler, et m’a gardée les mois suivants, même après mon accouchement, qui a été horrible. Le bébé avait une tâche de naissance sur la joue gauche. La femme du médecin n’a rien dit. Mais ça y était : mon enfant était diabolique. Il avait une marque du Diable. Dieu sait si j’ai pleuré. J’étais vraiment en mauvaise posture. Partout, je ne voyais que le Diable dans ma vie.

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